Précurseure du design sensoriel en France et fondatrice de l’agence RCP Design Global, Régine Charvet Pello revient sur son engagement au sein de l’association Valesens pour le développement d’une filière visant à faire du déchet - et notamment les chutes industrielles du cuir et les délaissés domestiques - des ressources. Un projet ambitieux - préambule à un nouveau modèle économique alliant économie créative, circulaire et solidaire – qui a trouvé en région Centre-Val de Loire le terreau idéal pour son éclosion.

 

Pourquoi vous être attaqué à la problématique des déchets ?

Régine Charvet Pello : Parce que le job du designer, c’est de toujours travailler avec les préoccupations de son temps, d’être contemporain à son époque comme le dirait le philosophe Christian Ruby. Le designer est avant tout plongé dans le présent même si - lorsque, par exemple, il intervient sur un train prévu pour durer 40 ans - il doit nécessairement un peu anticiper (rires). Aujourd’hui, le nouveau combat du design s’articule autour de l’utilisation des déchets comme ressources qu’ils soient industriels ou domestiques. Après avoir créé un laboratoire d’ingénierie sensorielle en région Centre-Val de Loire, j’ai donc mis en place, au sein de l’association Valesens - qui valorise et promeut le design et les technologies du sensoriel - une stratégie sur 5 ans autour de ces thématiques avec la volonté de créer une filière dont l’objectif serait de travailler, d’une part, sur les chutes et déchets industriels et, d’autre part, sur les délaissés domestiques. L’idée de cette filière baptisée Nouvelle Reneicsens étant de proposer une nouvelle économie qui mixe économie créative, économie durable et, surtout, économie de l’insertion.

Régine Charvet Pello, Précurseure du design sensoriel en France et fondatrice de l’agence RCP Design Global ©Whoisreno

 

Une thématique de l’insertion vous tient particulièrement à cœur…

RCP : La plupart des analyses démontrent que, dans 10 ans, le nombre d’exclus devrait être multiplié par trois. Avec cette filiale, nous imaginons de nouveaux emplois positifs - les nouveaux métiers du développement durable - pour ceux qui les exerceront et pour la société dans son ensemble. Dans ce but, nous avons d’ailleurs élaboré un concept d’économie de l’estime, l’estime des Hommes, bien sûr, mais également celle du déchet en tant que ressource ou encore celle de l’estime des territoires parce qu’on est toujours fier d’appartenir à une collectivité plus vertueuse qui prône un développement économique raisonné et adapté.   

 

Comment avez-vous procédé pour lancer cette filière ?

RCP : Il nous a fallu dans un premier temps choisir un matériau sur lequel travailler. Notre choix s’est porté sur le cuir, notamment parce que la région Centre-Val de Loire nous permettait de couvrir l’ensemble de la chaine de valeur du traitement de cette matière noble mais aussi parce que les chutes de cuir de multiples provenances régionales étaient les plus faciles à travailler pour le professionnel ou le néophyte. L’idée directrice était la suivante : travailler le déchet avec comme levier d’innovation, le design. L’an dernier, nous avons donc lancé un concours de design national avec mise à disposition - grâce à l’engagement de deux industriels locaux - de grandes quantités de chutes de cuir pour permettre aux professionnels créateurs, artisans et designers ainsi qu’aux étudiants en design des écoles nationales et régionales de les transformer dans de bonnes conditions. Avec à la clef, cinquante projets, tous aussi intéressants les uns que les autres qui ont démontré, avec une belle énergie créative, la puissance de cette nouvelle ressource. Reste que quel que soit l’intérêt de la démarche, il est indispensable de donner toute la visibilité voulue à cette dernière pour en assurer le succès. Nous avons pu nous appuyer sur la force de notre réseau et notamment France Design Week - qui vise à promouvoir le design et à sensibiliser le grand public à sa pratique sur les territoires - et Sensory avec la Cosmetic Valley qui encourage la complémentarité et les convergences d’approches scientifiques telles que l’analyse sensorielle, la psychologie ou les neurosciences. Ils ont accompagné le projet et nous ont fait bénéficier d’une caisse de résonnance à la hauteur de nos ambitions.

 

Un concours pour travailler le déchet avec comme levier d’innovation

 

De quoi engager une réelle mobilisation…

RCP : Outre l’attribution des prix, nous conserverons les objets prototypes sélectionnés, qui à l’issue d’une étude de faisabilité, vont permettre de mettre en place une Manufacture de proximité qui aura pour objectif de former des gens en cours de (ré)insertion aux techniques de la maroquinerie et des métiers du cuir. Ce travail réalisé grâce aux chutes et déchets du cuir permettra ainsi de mettre en place – à partir d’objets différents, d’équipes différentes - une véritable économie alternative, une économie de l’estime.

 

L'estime, pierre angulaire du projet défendue par Régine Charvet Pello ©Whoisreno

 

Vous avez cependant d’autres projets ?

RCP : Nous voulons aller encore plus loin. Après avoir utilisé les chutes du cuir, il reste encore des déchets et la question de leur utilisation possible s’est naturellement posée. Un échange avec des industriels allemands nous a apporté un certain nombre de pistes. A partir de ces chutes très petites et résidus de cuir broyés associés à un liant écologiquement compatible, ils produisent de manière industrielle ce qu’on appelle du synderme ou fibre de cuir qui sert notamment pour les bordures de chaussures, les semelles ou encore les fonds de sac… Ce matériau qui existe depuis longtemps n’a jamais été considéré comme un matériau noble, plutôt une base technique, pas très onéreuse qui doit se faire oublier. Avec notre labo matériaux sensoriels du Sensory Design Center, assistés des savoir-faire de l’industriel allemand, nous nous sommes emparés du sujet pour imaginer lui donner ses lettres de noblesse, de nouveaux états de surface, une nouvelle attractivité et la possibilité de traiter sa production industriellement à proximité, en France.

 

Chaque année, la quantité de chutes de cuir produite au niveau mondial équivaut à la taille d’une montagne presque aussi haute que l’Everest  © Leonard de Serres

 

Quelle réaction ce projet a suscité au sein de la profession ?

RCP : L’idée d’implanter une usine de fabrication de fibre de cuir à partir des chutes de ce matériau a été bien accueillie notamment par le Conseil national du cuir qui regroupe les 21 syndicats de la filière cuir en France. Il est favorable au projet d’usine en région Centre-Val de Loire et participe à la réflexion pour une production adaptée et vertueuse. Chaque année, la quantité de chutes de cuir produite au niveau mondial équivaut à la taille d’une montagne presque aussi haute que l’Everest ! Avec cette usine, notre modeste ambition serait – sur un peu plus d’un hectare – de pouvoir traiter, chaque année, 3 500 tonnes de chutes de cuir. Mais le concept est plus riche que celui de proposer une nouvelle usine, il propose de bâtir un projet commun qui s’inscrit dans la chaine de valeur de la filière cuir et qui permet à chacun de traiter la production de ses déchets. Indispensable puisque, dès 2025, il ne sera plus possible de les enfouir.

 

Une première en France ?

RCP : Tout à fait, ce site pourrait être la seule usine en France donnant la possibilité de gérer et de traiter qualitativement une partie des chutes de cuir en toute sécurité. Elle pourrait partager la ressource «déchet de cuir» en fonction de sa qualité - en accord avec son producteur, en particulier pour les cuirs haut de gamme des marques de luxe qui se protègent de la contrefaçon - entre la Manufacture des objets en chutes de cuir à proximité, pour une utilisation surcyclée avant la nouvelle étape de recyclage pour une transformation en fibre de cuir. Un pas de plus vers le zéro déchet. A ce titre, la participation du CNC est indispensable puisqu’il rassemble la totalité de la profession, des tanneurs aux maroquiniers en passant par les acteurs de la chaussure. Sans eux, pas de salut !

 

Une usine pour gérer et de traiter qualitativement une partie des chutes de cuir en toute sécurité et en faire une véritable ressource ©Whoisreno

 

C’est forcément la filière cuir qui profiterait de cette fibre de cuir ?

RCP : Pas seulement. La fibre de cuir investit de nouveaux marchés outre ceux classiques de la maroquinerie et des métiers du cuir. Par exemple dans la mobilité, dans le monde du bureau ou celui de la maison. Nous travaillons sur une étude de marché plus fine mais nous savons déjà en termes de production quel est le coût d’une telle usine, sa consommation énergétique, sa consommation d’eau. Son fonctionnement ressemble un peu à celui d’une usine de pâte à papier : à partir d’une matière naturelle déstructurée, une nouvelle matière composite est fabriquée. A noter que ce site serait une usine propre, bien mieux que tous les sites qui existent à l’heure actuelle. Je profite d’ailleurs également de cette tribune pour remercier l’agence de développement économique Dev’Up Centre-Val de Loire qui travaille main dans la main avec nous sur ce sujet.

 

 

Industrie du cuir : La région Centre-Val de Loire, pionnière du zéro déchet !

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